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Espérance de vie et tourisme

samedi 21 avril 2012

Le peuple français se félicitait avec raison d’avoir l’espérance de vie à la naissance la plus élevée d’Europe et l’une des meilleures du monde.

Voilà qu’une enquête de l’INED vient ternir cette belle image. Ces enquêteurs briseurs de rêve ont eu la malveillante idée d’introduire le paramètre de qualité de vie dans l’évaluation des exploits sanitaires des nations. Et patatras, voilà que la France n’arrive désormais qu’en onzième position en Europe et je n’ose même pas imaginer sa place dans le monde…

On vivrait donc vieux, mais malades ou tristes.

Mauvaise pour notre orgueil national, cette nouvelle est excellente pour le clinicien que je suis. Désormais, un chiffre ne devrait plus suffire à établir la vérité clinique. Puisque l’énumération des années écoulées entre le premier et le dernier souffle de vie ne sont plus le label officiel de la bonne santé, nous pouvons espérer que les chiffres perdront progressivement leur monopole sémiologique.

Ainsi les baisses de chiffres tensionnels, glycémiques, lipidiques ou PSAïques ne seront plus les seuls critères de la réussite médicale, encore faudra-t-il prouver l’impact de ces décroissances sur la quantité et la qualité de vie.

Ces nouvelles évaluations qualitatives seront-elles réellement moins factices et moins manipulables que les traditionnelles évaluations numériques ? On peut en douter…

Je pense à ces nombreuses personnes âgées, venues me voir, angoissées à l’idée de leur prochain départ pour les Indes ou le Pérou, car elles avaient eu la malencontreuse idée de succomber à la mercatique du voyage organisé part leur mutuelle de santé. Certaines me suppliaient de faire un certificat médical les dispensant de ces départs vers l’inconnu, même si mon acte illicite risquait de nuire à l’industrie du tourisme.

Si le tourisme du troisième âge était défini comme critère de « qualité de vie », il se trouverait des manipulateurs capables de produire du tourisme à la chaîne, pour améliorer les indicateurs sanitaires. Pour que le critère touristique soit scientifiquement validé, il faudrait le moduler en indiquant si le voyage a été réalisé avec la joie au cœur ou avec la peur au ventre.

Overdose

lundi 2 avril 2012

Souvenez-vous, c’était à la fin des années 1980 et au début des années 1990, suite à l’autorisation de mise sur le marché de nouveaux opioïdes médicamenteux, une intense campagne de sensibilisation a été faite auprès des médecins pour les encourager à la prescription de morphine dans tous les types de douleur. Dans les pays latins, cette campagne a été particulièrement agressive en pointant du doigt ces médecins « du sud » insensibles à la souffrance de leurs patients, alors que leurs confrères anglo-saxons et d’Europe du Nord, prescrivaient déjà ces opioïdes avec largesse et compassion.

Il fallait être rétrograde pour penser que la morphine « médicamenteuse » recelait les mêmes dangers que la morphine illégale. Il n’y avait pas de risque d’overdose ni de risque d’addiction, puisqu’il s’agissait de traiter des patients souffrants, donc très différents des personnes non souffrantes. J’ignore encore quelles ont été les recherches qui ont abouti à cette binarité physiologique autour de la souffrance, elles n’ont jamais été mentionnées.

La campagne promotionnelle a été efficace en termes de prescriptions, puisqu’en quelques années, la France et l’Espagne ont rattrapé, voire dépassé l’Angleterre et les Pays-Bas, la Canada francophone a rejoint l’anglophone et rattrapé les USA. La consommation de morphine a atteint des records dans tous les pays. Le latinisme avait disparu du paysage de l’algie.

Le succès de cette campagne promotionnelle était garanti d’avance, car lorsque vous « ciblez » le manque de compassion, la réaction est proportionnelle à l’immensité de la « cible ». Homo-sapiens a une compassion débordante, réelle et revendiquée. Les médecins ne faisant pas exception à cette règle contrairement à ce que l’on avait pu croire.

Plus de vingt ans déjà, comme le temps passe vite. Les ventes d’opioïdes ont dépassé toutes les espérances des promoteurs.

Aujourd’hui, nous constatons avec effroi que l’addiction des patients est la même que celle des utilisateurs sauvages. En vérité, elle est supérieure, car elle est licite et encouragée. Nous découvrons surtout que les overdoses font des milliers de morts. Au Canada, on a pris la peine de les compter, le nombre de morts par overdose est passé de 4000 en 1999 à 14500 en 2007 [[1]]

Les observateurs vigilants constatent avec encore plus de stupéfaction que la douleur continue à progresser en nombre et en intensité. Le remboursement des antalgiques opioïdes par la sécurité sociale a augmenté de 15% au cours des cinq dernières années. On dit que la France compte vingt millions de douleurs chroniques. Cela fait un tiers de la population !

Comment évaluer le nombre et l’intensité des douleurs ? Je ne le savais pas très bien en 1990 et j’avoue avoir peu progressé aujourd’hui. Je ne savais pas, non plus, quels étaient les douloureux qui devaient absolument recevoir de la morphine. Cela reste aujourd’hui une question délicate pour chaque nouveau patient pour qui elle se pose.

J’ai cependant des certitudes : le commerce des morphiniques est florissant, il y a encore plus de douleurs, il y a beaucoup plus de morts par antalgiques et la morphine reste l’une des plus belles avancées de l’histoire de la médecine.

Enfin, la promotion est source d’addiction, elle doit être consommée avec tact et mesure.


[1] I.A. Dhalla et al. BMJ, 343, 5142, 2001.

Allume-feu

vendredi 23 mars 2012

Il n’existe pas de bonne médecine, en tout cas pas de médecine scientifique moderne sans anglicisme.

Cela ne signifie pas que les pays anglophones aient une médecine exclusivement scientifique et moderne, mais seulement que la science a besoin de mots universels pour que l’étude des phénomènes complexes soit extensive et contradictoire.

« Allume-feu » se dit « kindling » en anglais. Pour les campeurs, l’objet est très pratique quel que soit le pays ou la langue qui le nomme.

En médecine, l’allume-feu est inconnu mais le « kindling » existe. C’est le fait qu’une pathologie cyclique, épisodique ou critique se déclenche de plus en plus facilement.

Pour une épilepsie, le kindling correspond à l’abaissement du seuil de déclenchement des crises.

Pour une polyarthrite rhumatoïde, c’est l’augmentation du nombre de périodes douloureuses ou inflammatoires.

Chez un patient bipolaire c’est l’augmentation du nombre d’épisodes dépressifs ou maniaques

Chez un patient bipolaire, les drogues et substances psychoactives favorisent le kindling.

Chez un patient bipolaire les antidépresseurs ne sont pas indiqués, ils favorisent le kindling et les cycles rapides et sont délétères sur l’évolution de la maladie.

Pour les autres psychotropes, la question reste en suspens. Seuls les thymorégulateurs semblent adaptés pour l’instant à cette maladie à la clinique polymorphe.

Certains auteurs vont jusqu’à affirmer que la maladie bipolaire concernerait en réalité 5 à 6% de la population au lieu des 2% actuellement admis et diagnostiqués.

Lorsque l’on sait que les prescriptions erronées d’antidépresseurs concernent plus de la moitié de ces patients.

Lorsque l’on sait que toute la littérature médicale sur le sujet a pour conséquence de conduire à toujours plus de diagnostics et à toujours plus de prescriptions, il y a vraiment lieu de s’inquiéter.

Tous ces « allume-feu » vont favoriser la prévalence du diagnostic et des crises maniaques et dépressives dans la population.

Si les sciences biomédicales modernes nous fournissent des anglicismes justes comme « kindling » pour mieux étudier les pathologies, cela ne veut pas dire qu’il faille oublier le latinisme de « l’allume-feu ».

Car si nous continuons à négliger aussi superbement tous les feux que nous allumons, la science clinique reculera et la pathologie critique deviendra la norme sociale.

Courte histoire du diagnostic.

vendredi 2 mars 2012

Dans l’antiquité,  le diagnostic avait une valeur divinatoire qui donnait un sens à la mort. Puisque l’on pouvait mourir de tout, il était réconfortant de savoir que l’on n’allait pas mourir de rien.

Puis les médecins hippocratiques et leurs successeurs romains et arabes ont décrit et nommé les maladies avec une précision qui nous étonne encore aujourd’hui. Ces diagnostics avaient la beauté d’un art qui faisait pardonner au médecin son absence totale  d’impact sur les destinées biologiques et médicales.

Cet art a progressivement acquis une minutie confinant presque à l’obsession au siècle des Lumières où la  «nosologie méthodique » recensait 10 classes, 44 ordres, 315 genres et 2400 espèces de maladies.  Les patients mouraient toujours, faute de traitement, mais réconfortés de savoir que leur médecin était aussi savant qu’un entomologiste.

Puis avec la méthode anatomo-clinique, le diagnostic est devenu très médical et très exact. Les patients mourraient sans soins, mais avec des certitudes.  N’était-ce pas là une part de l’idéal que tant de religions cherchaient depuis si longtemps ?

Puis la libération de la chirurgie par l’anesthésie générale, la révolution pastorienne et quelques miracles comme celui de l’insuline, ont brutalement rompu cette harmonie lascive. On vit naître deux types de diagnostics. D’un côté, les triviaux, techniques et fats, débouchant sur des actions thérapeutiques capables d’éloigner la mort. De l’autre les nobles, inutiles  et élégants perpétuant l’art médical en maintenant l’ignorance des choses de la vie.

Enfin, la société marchande a totalement fait disparaître l’inertie thérapeutique. Il n’y eut plus aucun diagnostic sans action médicale immédiate. Même s’il persistait ça et là quelques vacuités nosographiques, la  « natura medicatrix » d’Hippocrate n’avait plus droit de cité. Bel adage pour le marché : « Même si le patient n’a  rien, on peut toujours faire quelque-chose ».

Aujourd’hui, la tendance s’est complètement inversée. Ce sont les traitements qui précèdent les diagnostics. Lorsque la pharmacologie découvre une synapse ou un gène, elle en cherche les porteurs fragiles. La statistique révèle que ces porteurs sont plus nombreux que ni médecins ni patients ne l’imaginaient. Il ne reste plus qu’à trouver le nom de la maladie qui caractérise cette fragilité synaptique ou génétique.

On accuse alors les médecins de mollesse diagnostique, comme on leur reprochait avant leur inertie thérapeutique. Pour y remédier, il suffit de trouver un test qui fait le diagnostic directement sur le gène ou sur la synapse et l’indolence du diagnostic disparaît sous la science exacte.

Ainsi, malgré cette inversion de la pratique médicale, l’erreur historique n’a pas été reproduite. Alors que l’art diagnostique avait été choyé et promu au détriment de la thérapeutique, le nouvel art thérapeutique a su entraîner le diagnostic dans son sillage. Réjouissons-nous-en.

Le CIM compte désormais plus de maladies que n’en comptait la nosologie méthodique des Lumières. Le déficit cognitif léger lié à l’âge est promis à un bel avenir, le trouble psychotique léger s’apprête à faire son apparition dans le DSM V. Il existe aussi de plus en plus de cancers légers que l’on guérit très longtemps avant qu’ils n’apparaissent.

Rien ne semble devoir arrêter ce nouvel engouement pour le diagnostic.

La prééminence du diagnostic nous permettait de mourir avec des certitudes, la nouvelle prééminence de la thérapeutique nous permet d’avoir ces certitudes beaucoup plus tôt.

Vues de fièvres

lundi 20 février 2012

Les patients n’aiment pas la fièvre, symptôme inconfortable et confirmation de leur fragilité passagère ou plus durable.

Les parents redoutent la fièvre de leurs jeunes enfants, possiblement prémonitoire de la terrible méningite ou des diaboliques convulsions.

La société productiviste ne l’aime pas, car elle limite la négociation autour des arrêts de travail.

Les industries de la santé la respectent en tant qu’important levier de l’angoisse dont ils savent qu’aucun marché ne peut exister sans elle. Le profit immédiat du paracetamol ou celui, différé, des anti-inflammatoires qui font le lit des insuffisances cardiaques et rénales, sont négligeables en comparaison.

Les ministères publics la redoutent et la chérissent à la fois. Terrible lorsqu’elle sert de base à la modélisation des plus redoutables épidémies. Intéressante, par la vitrine médiatique qu’offre le débat des spéculations et contre-spéculations apocalyptiques. Alliée, par l’éventail démagogique que procure la fièvre de masse, inversement à la fébrilité des peuples qui contraint à l’autorité.

Quant aux médecins, leur position est ambigüe devant la fièvre. Premier symptôme facilement accessible et rarement trompeur, il élimine quasi systématiquement la sempiternelle interrogation préalable du psychosomatique. Il y a certitude d’infection ou d’inflammation quelque-part dans cet inectricable fouillis de fonctions et d’organes. La fièvre ne vient manifestement pas de ces fameux « nerfs » qui empoisonnent la relation médecin-patient. (Sauf exception bien évidemment !) Enfin, si la fièvre est une considérable source de profit qu’aucun praticien ne néglige totalement, elle est aussi l’un des principaux motifs d’appels nocturnes ou dominicaux dont la plupart se passeraient volontiers.

Les épidémiologistes sont sereins. Ils savent que les convulsions fébriles ne sont jamais graves et n’ont aucune relation avec une épilepsie future. Les rarissimes qui sont graves d’emblée ne sont alors pas dues à la seule fièvre. Voilà de quoi rassurer tous les parents

Gardons l’avis des biologistes pour la fin, c’est le plus avisé. Ils sont apparemment les seuls à savoir que la fièvre est un cadeau de l’évolution. Il faut la respecter et bien la surveiller. Elle rend la vie difficile aux microbes et autres germes envahisseurs. Elle oblige au repos, à la diète et à l’hydratation, thérapeutiques millénaires éprouvées et dépourvues d’effet secondaires.

Nous avons encore oublié l’avis du clinicien. Mais me direz-vous, n’est-ce pas le médecin praticien dont vous avez déjà parlé ? En effet, ils peuvent se ressembler, mais le clinicien est beaucoup plus ringard, il veut que la fièvre soit prise avec un vrai thermomètre et notée matin et soir sur un bout de vrai papier avec un vrai crayon. Il ne zappe pas entre fièvre évoquée, analyse et imagerie.

Disserter sur la fièvre est une bonne chose, mais encore faut-il qu’elle soit prise et qu’elle existe.

Code noir et espérance de vie.

mercredi 1 février 2012

Élaboré en 1665 par Colbert, le code noir de Louis XIV établissait le cadre législatif de l’esclavage.
Tous les esclaves de nos îles devaient être baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine. Fanatisme ou magnanimité, la religion la meilleure pour les blancs devait l’être aussi pour les noirs.
Mieux que la vie éternelle, le premier avantage pour les esclaves fut sanitaire, sous forme d’un jour de repos hebdomadaire, puisque leurs maîtres avaient interdiction de les faire travailler le dimanche, sous peine d’amendes. Même les « marchés de nègres » étaient interdits ce jour là.

Un autre article de la loi précisait que les maîtres devaient nourrir convenablement les enfants de leurs esclaves et donnait une liste précise des quantités hebdomadaires minimales.
Les esclaves devaient être nourris et soignés, mais un souci de prévention leur interdisait l’eau de vie de canne. Les tentatives de fuite représentaient le seul risque sanitaire supplémentaire : oreilles coupées à la première évasion, un jarret coupé à la deuxième et peine de mort à la troisième. Cette peine capitale a été préjudiciable à la science, car étudier l’élan vital de ceux qui réussissaient une évasion avec un jarret coupé, aurait été médicalement instructif.

Enfin ultime bienveillance sanitaire, les esclaves infirmes par vieillesse ou maladie devaient être nourris et entretenus par leurs maîtres qui avaient aussi le choix de les confier à l’hôpital contre six sols par jour pour le paiement de leurs soins.
Nous pouvons encore regretter qu’aucune étude de cohorte n’ait été faite pour comparer l’espérance de vie entre l’hôpital ou le domicile du maître. En effet, une telle occasion ne se représentera plus avant longtemps, tant que, grâce à la CMU, tous les pauvres seront soignés à l’hôpital comme les riches.

Cette lacune scientifique peut cependant être comblée grâce aux indicateurs sanitaires mis en place depuis l’époque de Louis XIV. Ils nous permettent de savoir quel est l’impact réel de la médecine sur les populations défavorisées. Celui-ci semble très faible, puisque plus les inégalités sociales se creusent, plus l’espérance de vie à la naissance diffère entre riches et les pauvres, et ce, malgré notre médecine sophistiquée. Aux États-Unis où sont publiées les meilleures revues médicales de la planète, l’espérance de vie globale diminue, dont celle des pauvres, très rapidement.

Ainsi, pour les esclaves vieillissants, à défaut de l’abolition de l’esclavage, le meilleur choix aurait certainement été de rester au domicile de leur maître, surtout s’ils avaient des enfants aimants – le code noir interdisait la séparation de leur famille – ou si le maître, vieillissant lui aussi, avait fini par éprouver un peu d’attachement.

Post-scriptum : nous avons, par exemple, aujourd’hui, la preuve que l’attachement a une efficacité mille fois supérieure à tous les médicaments de la maladie d’Alzheimer.

Restons obèses et pragmatiques

mercredi 18 janvier 2012

L’obésité fascine l’Occident. Il ne se passe pas un jour sans un article sur l’excès de poids. Pas une semaine sans une nouvelle sociologie de l’alimentation ou sans la création d’un nouveau produit « light ». Pas un mois sans l’intervention d’un psychologue sur les troubles des conduites alimentaires. Pas un trimestre sans l’annonce de la découverte d’un nouveau gène prédisposant à l’obésité. Pas une année sans qu’un gourou nutritionniste n’annonce le régime miracle qui fera maigrir la population occidentale.

Aucun doute, les médias ont une obsession pour l’obésité et tiennent table ouverte aux sociologues, psychologues et généticiens. Lorsque ceux-ci déclinent les invitations par lassitude ou résignation, il y a toujours un charlatan de rechange pour relancer la polémique sur ce sujet majeur de santé publique. La barre se redresse alors plus ou moins brutalement en direction de la science exacte. La recherche biomédicale est abondamment financée et débouche sporadiquement sur des remèdes qui sont, sans aucune exception, inefficaces et dangereux. Comment pourrait-il en être autrement ?

Toujours dans le registre des constatations cartésiennes, l’obésité est un phénomène très récent dans l’histoire de l’humanité, du moins sous la forme épidémique qu’elle connaît aujourd’hui. Enfin, plus un pays développe d’aliments légers, d’associations de patients, de méthodes d’accompagnement, plus un pays affiche de compassion pour le drame de l’obésité, plus le phénomène s’aggrave. Étonnant, non ?

Tout physiologiste sensé et sans conflit d’intérêt, a compris depuis longtemps que la solution ne se situe pas en aval du problème, mais en amont. Malheureusement, aucun physiologiste n’a les moyens d’agir en amont du problème.

L’obésité est l’effet collatéral d’un faramineux marché dont les moteurs ne sont rien moins que l’industrie automobile, l’allaitement artificiel du nourrisson et l’industrie agro-alimentaire et sur lesquels règne en maître la télévision qui en est la fois actrice, par la sédentarité induite, et vectrice, par la promotion des autres marchés.

Puisque nulle science ni nulle politique ne saurait mettre un terme à ce marché d’amont, la seule solution qui permet d’éviter le suicide des chercheurs biomédicaux et autres physiologistes est de savoir leur faire profiter au mieux de ce fabuleux marché d’aval que procure l’obésité.

Depuis que l’homme a cessé de marcher, il ne peut plus vivre sans le marché.
Et puis, les enfants des chercheurs ont aussi le droit de regarder la télévision et de manger en excès.

Rappel de 30 000 PIP

lundi 9 janvier 2012

En parlant du problème des prothèses mammaires PIP, plusieurs journalistes ont annoncé qu’il faudrait « rappeler » 30 000 femmes. Le terme « rappeler » utilisé de cette façon a pu en choquer certains, car il nous renvoie, entre autres, au rappel de certains véhicules pour des problèmes techniques constatés sur une série déjà vendue.

Pourtant le terme est tout à fait exact, puisque le problème concerne un élément très précis du corps des patientes concernées et qu’il s’agit exclusivement de technologie. Il n’y est question ni de profil psychologique qui pourrait moduler la fragilité d’un organe, ni de prédisposition particulière qui ferait varier les conséquences de l’exposition à un virus ou à un toxique quelconque.

Non, ces femmes sont bien toutes égales devant le danger, elles sont porteuses d’une pièce défectueuse, potentiellement dangereuse à l’usage et qu’il convient de remplacer par une autre. Il n’y a donc plus rien à voir avec la médecine clinique traditionnelle ni avec l’analyse diagnostique ou l’expertise pronostique du clinicinen. Nous somme ici devant une situation innovante de l’histoire socio-sanitaire, un cas de santé publique binaire et mécaniste.

Du point de vue épistémologique on oppose volontiers la conception de l’organisme forêt à celle de l’organisme robot.

Dans la première, les ADN, protéines, cellules, tissus et organes interagissent en permanence pour moduler et atténuer toute perturbation locale à la manière d’un écosystème en équilibre. Les praticiens adeptes de cette conception sont plus attentistes.

Dans la seconde, chaque pièce défectueuse doit être immédiatement réparée ou changée pour ne pas perturber l’ensemble. Les praticiens adeptes de cette vision cybernétique sont très interventionnistes.

Evidemment, chaque médecin a une logique imposée par sa spécialté, la vision de l’infectiologue ou de l’endocrinologue est plus écosystémique et celle du chirurgien orthopédiste est plus cybernétique.

Dans la cas des prothèses PIP, la logique cybernétique est perturbée par une économie sous-jacente de type maffieux, ce qui n’est pas le cas dans l’industrie de la robotique !

Ce problème sanitaire est une nouveauté sociologique et épistémologique comme la médecine marchande sait nous en gratifier de plus en plus souvent.

Pourra-t-on bientôt admirer trente mille forêts après avoir « rappelé » trente mille robots ?

Êtes-vous siglophone ?

mercredi 14 décembre 2011

“Les trois qualités d’un mot sont d’être nécessaire, intelligible et sonore”. Voltaire voulait probablement  mettre en garde les fabricants de néologismes contre l’opacité de la science ou de l’administration qu’ils prétendent servir ?

Dans le monde socio-sanitaire, les néologismes sont rarement des mots irréversibles, on leur préfère des sigles dont le caractère précaire est plus conforme à la réalité.

Pour leur PRS, les ARS n’auront plus à consulter les URML qui ont disparu, mais les URPS et les FRPS. Le SROS devra tenir compte de la loi HPST, assurer la PDS et la CDS et susciter des CESP.  Le PMSI, le SNIIRAM, les CRUQS et le RPPS seront des outils utiles. En cas d’accident, l’AVIAM et les CRPV sont maintenus.

Je rassure ceux qui n’ont pas tout compris, la durée de vie d’un sigle est généralement inférieure au temps qu’il faut pour l’intégrer dans la réalité pratique et cognitive.

Pendant ce temps, sur le terrain du soin, les sciences biomédicales et l’empathie assurent l’essentiel de l’intelligibilité. Méfions-nous cependant que le sigle ne vienne à son tour précariser la santé elle-même. Tous les sigles n’ont pas la nécessité, l’intelligibilité et la sonorité du SIDA. Certes les DTT guérissent les OSM et les HBPM préviennent les MTEV après PTH, mais le traitement du TDAH est suspect et celui du SAOS reste délicat, même par PPC. Le sigle anglo-saxon n’arrange rien, car la CPAP est aussi contraignante que la PPC. Peu importe, il faut désormais être siglophone et anglophone pour conserver l’apparence et mériter l’officialité.

Ceux qui pensent encore que NTM est une insulte de banlieue ou un groupe de hard rock sont de piètres siglophones, en réalité il s’agit des métastases sur le trajet de l’aiguille de biopsie. Certains vont même jusqu’à nier l’existence de ces NTM. Pourtant, je vous l’ai toujours dit, le dépistage des cancers est parfois dangereux.

Glossaire

PRS : projet régional de santé

ARS : agence régionale de santé

URML : union régionale des médecins libéraux

URPS : union régionale des professionnels de santé

FRPS : fédération régionale des professionnel de santé

SROS : schéma régional d’organisation des soins

HPST : loi hopital patients santé territoire

PDS : permanence des soins

CDS : continuité des soins

CESP : contrat d’engagement de service public

PMSI : programme de médicalisation du système d’information

SNIIRAM : Système National d’Informations Inter régimes de l’Assurance Maladie

CRUQS : commission de relation avec les usagers pour la qualité des soins dans les hôpitaux.

RPPS : répertoire partagé des professions de santé

AVIAM : association d’aide aux victimes d’accidents médicaux

CRPV : centre régional de pharmacovigilance

DTT : drain trans tympanique

OSM : otite séro-muqueuse

HBPM : héparines de bas poids moléculaire

MTEV maladie thrombo-embolique veineuse

PTH prothèse de hanche

TDAH : trouble déficit de l’attention hyperactivité

SAOS : syndrome d’apnée obstructive du sommeil

PPC : Pression positive continue

CPAP : Continuous positive air pressure

NTM : Needle track metastasis (anciennement : nique ta mère)

Bientôt la post-clinique

lundi 5 décembre 2011

La science clinique, expertise au chevet (klinê) du malade, est en fort recul depuis une cinquantaine d’années. Les deux responsables en sont, d’une part, l’invasion technologique, dont il faut reconnaître l’efficacité, et d’autre part, le nouveau concept de médecine basée sur les preuves (EBM).

La technique nous fournit la preuve par le résultat chiffré ou l’image tandis que l’essai randomisé en double aveugle contre placebo de l’EBM nous fournit la vérité statistique.

Le symptôme individuel est ainsi gommé par le verdict de la machine et la variabilité individuelle, caractéristique essentielle du vivant, est annulée par la méthode statistique. L’individu est nié par la nouvelle médecine, non pas que les nouveaux médecins aient moins d’éthique ou moins d’humanité, mais parce que cette nouvelle méthodologie impose stricto sensu la négation de l’individu.

Cela signe-t-il la fin définitive de la clinique ?

Non. Il y a, certes, un cap difficile à passer, pour les médecins, pour les patients et pour la sérénité de leurs relations. Mais après la digestion culturelle de ces nouvelles expertises, le clinicien aura appris à maîtriser et à contester la machine. La variabilité individuelle, indispensable à la survie de toute espèce, persistera évidemment. Ainsi le nouveau techno-clinicien, généraliste enfin décomplexé, réconcilié avec son patient, retrouvera l’usage du dernier mot dans les histoires cliniques singulières.

Ce sera l’ère de la « post-clinique » que tous les cliniciens attendent, sans pouvoir la nommer, depuis l’invasion paraclinique.

Même Virchow qui, en découvrant la cellule et ses pathologies, fut l’un des fondateurs de la paraclinique, attendait déjà l’ère de la post-clinique lorsqu’il disait : « Si le microscope est capable de servir la clinique, c’est à la clinique d’éclairer le microscope. »

Aujourd’hui, avec la biologie moléculaire qui devient une sous discipline de l’anatomo-pathologie, il n’existera plus un seul génome normal dans les cellules de nos dépistages.

Les anatomopathologistes, avec le secours des post-cliniciens oseront alors enfin dire à leur patient : c’est anormal, mais rassurez-vous, c’est normal.