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Requins, platanes ou bolides

jeudi 1 août 2013

Les requins sont les plus redoutés des carnivores marins, et ils sont en très bonne place, avec le lion et le loup, dans le bestiaire de nos fantasmes.

Incontestablement, les requins attaquent parfois l’homme, même en dehors des studios d’Hollywood. Le requin bouledogue à La Réunion, et le requin blanc en Australie, sont les plus meurtriers.

L’homme ne fait pas partie de leurs proies habituelles ; ils n’aiment pas sa chair et craignent sa présence. Parfois, ils ne le reconnaissent pas, car il est bizarrement affublé d’un surf ou autre artifice inconnu. Ils pratiquent alors une morsure dite « d’exploration », pour savoir si cette « nouvelle » proie peut être intéressante. Hélas, la morsure d’un requin, même si elle n’est réalisée qu’à titre de « curiosité », peut être mortelle pour le surfeur.

Le record annuel est de 80 attaques, dont cinq mortelles, pour trente millions de surfeurs dans le monde. La létalité est une valeur relative qui indique le risque de mort d’une pratique ou d’une maladie donnée. La létalité annuelle du requin/surf est donc inférieure à 0,00002%.

Depuis quelques années, la pratique de la Formule 1 est devenue beaucoup moins dangereuse. De dix morts par an dans les années 1970, nous sommes passés à deux par an dans les années 2000, et à un tous les cinq ans aujourd’hui.

Il y a environ une centaine de pilotes dans le monde. La létalité de la Formule 1 est donc dix-mille fois plus élevée que celle du surf/requin (0,2%).

Le drame médiatisé de chaque nouvelle mort interpelle et oblige les décideurs.

Certains ont songé à éliminer tous les requins pour protéger les surfeurs, comme d’autres avaient envisagé de couper tous les platanes pour répondre à la grogne des motards venant s’y fracasser par centaines.

En raisonnant en termes de mortalité absolue, il faudrait éliminer, dans l’ordre : les motos, les platanes, puis les requins, et enfin les bolides de Formule 1.

Si l’on considère la létalité, il faudrait éliminer, dans l’ordre : les motos, les bolides, les platanes, puis les requins.

Dans une société complexe, nul politique n’oserait proposer la suppression des motos et de la Formule 1. Ce n’est pas une raison pour pratiquer une démagogie vengeresse sur les platanes et les requins.

La seule règle valable reste la « règle d’or », celle que l’on appliquerait à soi et à ses proches. Que conseillerait-on plutôt à ses enfants ? Pour ma part, j’ai choisi : ce serait le surf. Ce choix est forcément le meilleur puisqu’il a le rare avantage de faire coïncider des pressentiments avec des données épidémiologiques.

Médias et médecine

mardi 23 juillet 2013

Les grands médias ont toujours salué avec assiduité les progrès médicaux. Les succès de la médecine ont été largement vantés, souvent avec raison – reconnaissons-le –, malgré certains scandales retentissants.

Pourtant, depuis quelques années, les progrès sont de plus en plus ténus, et de plus en plus coûteux.  Chaque minute de vie gagnée coûte de plus en plus cher à la société. Conscients de cette baisse de rentabilité, les grands marchands de santé se concentrent désormais sur les promesses et le rêve. Depuis quelques décennies, on parle plus volontiers d’essais cliniques « en cours », ou de « nouvelles » études qui pourraient déboucher sur des thérapeutiques « prometteuses ».

Sans vouloir saper ce bel enthousiasme du progrès permanent, les méta-analyses et observations rigoureuses montrent des réalités qu’il faut révéler, dans le cadre de l’information éclairée que nous devons aux citoyens et aux patients. Même si la majorité d’entre eux ne sont plus vraiment dupes de cette mercatique sanitaire.

Les études et essais cliniques annoncés ne sont publiés que lorsqu’ils sont positifs. C’est-à-dire environ une fois sur trois (voire une fois sur cinq, pour les antidépresseurs, par exemple).

Les meilleurs résultats publiés, dans les plus prestigieuses revues médicales, sont réfutés trois fois sur quatre dans les années suivantes. Ces réfutations ne sont publiées et médiatisées qu’une fois sur quatre ou cinq.

La calculette nous indique assez crûment ce qu’il convient de retenir de tout cela.

Prenons le meilleur des cas : 1/3  x  1/4  x 1/4  =  1/48.

Prenons le pire des cas : 1/5 x 1/4 x 1/5 = 1/100

Cela signifie, en clair, que dans les succès médicaux à venir, annoncés par les médias, il y a entre une et deux chances sur cent que l’un d’entre eux soit utile aux patients dans les décennies à venir. Entre 1% et 2%, cela fait beaucoup moins que les 5% qu’exigent les statisticiens pour la significativité d’un résultat !

Et puisque, malgré notre admiration pour les progrès des sciences biomédicales, nous acceptons de jouer ici les rabat-joie, il faut ajouter que les médias fonctionnent avec la médecine à l’inverse de la SNCF. D’un côté, on ne parle que des trains qui arrivent en retard. De l’autre côté, un résultat médical positif est cité et médiatisé cinq fois plus souvent qu’un échec, même sévère.

Si les médias sont si tendres avec la médecine, c’est certainement que la puissance de l’industrie sanitaire sait mieux les asservir ou les émouvoir. Ou encore qu’un sentiment trop intime de leur finitude, diminue la lecture critique et la lucidité des journalistes, comme celles des patients et de leurs proches.

Mon répondeur chez le psychiatre

vendredi 5 juillet 2013

Les répondeurs automatiques qui vous donnent les choix 1, 2 ou 3, après avoir tapé dièse ou étoile, sont une conséquence du coût élevé du travail, de la consommation de masse et de la financiarisation de l’économie. Le système semble bien fonctionner, puisqu’il s’est répandu en quelques décennies à tous les secteurs publics et privés.

Nous avons été contraints de nous habituer à ces voix humanisées, au timbre suave et commercial. Parfois, la voix vous demande de parler, car son robot sait comprendre des mots simples. Il vous suffit de dire clairement : « abonnement », « panne » ou « oui » pour qu’une nouvelle voix vous propose de nouvelles étoiles ou de nouveaux mots simples. Parfois, la voix vous dit qu’elle n’a pas entendu clairement votre réponse, même si vous n’avez pas prononcé un seul mot. Et si vous précisez que vous n’avez rien dit, elle ne vous répond jamais que vous êtes stupide ; elle vous répète cordialement qu’elle n’a pas compris votre réponse.

Pour éviter les écueils de ces robots humanisés, on a inventé l’humain robotisé. Il travaille dans un centre d’assistance téléphonique, il habite parfois loin de chez vous, dans un pays où l’on ne peut pas toujours s’offrir la technologie pour laquelle vous avez besoin de son assistance. Afin d’éviter les colères et les conflits, il a un registre limité de questions et de réponses programmées, issues de la formation stricte qu’il a reçue. Il a été éduqué à ne jamais avoir d’humeur, et à vous donner son prénom au début et à la fin du dia/mono/logue.

En médecin, il m’arrive de penser que le système éducatif de ces robots humains, leur management par le stress, leur absence de syntonie et leur interdiction d’empathie, sont des facteurs favorisant les névroses et les maladies psychosomatiques. Certains auteurs pensent même que cette « hypersectorisation » de la société favorise les psychoses et les addictions.

Les plus atteints d’entre eux finissent alors à ma consultation. Bien calé dans mon fauteuil doctoral, sachant qu’un conseil ne coûte rien à la Sécurité Sociale, il m’arrive de leur conseiller un changement de travail. Et le patient me répond, désemparé ou stupéfait, que s’il avait trouvé autre chose, il aurait déjà changé… Que n’y avais-je pensé plus tôt ?

J’hésite alors à donner des psychotropes, preuve trop évidente de mon impuissance, source d’une nouvelle addiction, et cadeau ostensible à l’industrie pharmaceutique, actrice, elle aussi, de la financiarisation qui a provoqué les maux de mon patient. Je demande parfois un deuxième avis à un psychiatre. Certains sont très compétents et rompus aux pièges de l’environnement moderne… Quelques-uns d’entre eux se sont même mis à la télé-psychiatrie… C’est vous dire.

Sous-diagnostic

lundi 24 juin 2013

Aujourd’hui, il n’est plus possible de lire un article traitant d’un sujet médical sans y lire le mot « sous-diagnostiqué ». Toutes les maladies sont sous-diagnostiquées. La réalité pathologique serait donc bien pire que la capacité diagnostique des médecins.

La maladie bipolaire toucherait environ 5% de la population, alors que les médecins n’en diagnostiquent que 1%. Pour la schizophrénie, ce serait 3% au lieu de 1%. Les psoriasis seraient en réalité deux fois plus nombreux que ce que les médecins arrivent à diagnostiquer. Je ne parle pas des cancers, ils sont tous diagnostiqués trop tard. S’ils étaient diagnostiqués plus tôt, on n’en mourrait plus jamais. A vrai dire, la question du diagnostic du cancer est embarrassante. S’ils étaient tous diagnostiqués « à temps », y en aurait-il chez 100% de la population, ou n’y en aurait-il plus du tout ? Nul ne sait répondre, aujourd’hui, à cette question pourtant fondamentale.

Même la migraine et la maladie d’Alzheimer sont sous-diagnostiquées. Quel bonheur que celui d’avoir une migraine non diagnostiquée. Ceux qui ont la malchance d’avoir une migraine diagnostiquée doivent bien me comprendre. A titre personnel, je préfère largement être porteur d’une maladie non diagnostiquée, quelle qu’elle soit.

Il y a quelques années, lorsque je lisais ces innombrables articles où le mot « sous-diagnostic » apparaissait, j’avais secrètement honte, car je percevais mon incurie de généraliste. Tous ces diagnostics que j’avais manqués seraient un jour établis par un spécialiste, et l’opprobre serait alors définitivement sur moi.

Mais en y réfléchissant mieux, je constate que le nombre de maladies sous-diagnostiquées augmente régulièrement. Cela signifie que l’arrivée massive des spécialistes sur le marché médical public et privé n’a rien changé à notre incurie diagnostique. Tous ces spécialistes et hyper-spécialistes sont donc aussi médiocres que je l’étais. Certes, c’est une bien mesquine consolation, car des patients de plus en plus nombreux continuent à vivre en errance de diagnostic… Combien de déficients cognitifs, de dépressifs, de précancéreux, de pré-douloureux, de pré-hypertendus, de pré-hyperactifs, continuent à errer en l’attente de leur vérité…

Parfois, a contrario, il m’arrive d’être fier en pensant au fardeau que j’ai évité à tous ces patients maintenus dans leur vacuité diagnostique. Hélas, ils n’en ont pas conscience, et je reste seul avec l’angoisse de leur verdict qui tombera, tôt ou tard.

Soigneurs et soignants

mercredi 12 juin 2013

Le domaine du soin est vaste ; on peut soigner son jardin, sa voiture, ses enfants, son chat.

Deux termes désignent les personnes qui dispensent leurs soins dans le domaine du vivant : soignants et soigneurs.

L’usage courant a attribué le terme de « soigneurs » à ceux qui agissent dans le monde animal, et celui de « soignants » à ceux qui s’adressent aux hommes. Le zoo et le cirque emploient des soigneurs, l’hôpital recrute des soignants.

Les seuls soigneurs ne s’adressant pas à des animaux, sont les soigneurs de sportifs. Il serait très malséant d’oser faire un quelconque rapprochement entre animaux et sportifs, mais on comprend implicitement que dans la fonction de soigneur, la prise en compte du « moi » intime du soigné ne se situe pas au premier plan.

Inversement, le terme de soignant implique une plus forte compréhension de l’autre, ainsi que du caractère irréductible de cette altérité. Le soin physique prodigué par le soignant n’est pas dissociable de son empathie et de sa compassion, facultés dont il doit être pourvu, par nature.

Pourtant, nous constatons de plus en plus souvent que cette dichotomie s’estompe, parfois au point de disparaître.

D’un côté, certains soigneurs connaissent si bien les animaux dont ils s’occupent, qu’ils adaptent leurs soins à chacun d’eux et développent une relation individuelle d’une grande acuité.

De l’autre côté, nous voyons se développer des SOP (Standard Operating Procedure) en cancérologie, des consensus provoqués en cardiologie, des dépistages organisés sans sélection clinique, ou encore certaines randomisations pour essais thérapeutiques, qui constituent une négation inévitable de l’altérité.

Ces administrations centralisées du soin et ces protocoles indispensables à l’ingénierie biomédicale, finissent par imposer aux soignants, médicaux et paramédicaux, une conduite niant l’individu. Le pire est que ces nouvelles organisations s’accompagnent d’une nouvelle vision du professionnalisme dans le soin. On en arrive presque à juger et à promouvoir le soignant sur ses facultés à nier l’altérité et à taire son empathie.

Le soignant doit afficher sa foi dans le protocole, et montrer qu’il a bien compris que le « sauvetage de l’humanité » ne passe ni par la compassion individuelle, ni par l’esprit d’initiative, ni par le raisonnement clinique, mais bien par la standardisation des soins.

Pendant ce temps, au fond de sa cage, le soigneur du zoo progresse, à pas fulgurants, en éthologie et en biologie des interactions individuelles.

Larousse et Robert devront bientôt revoir leurs définitions de soignant et de soigneur.

Argument de l’espérance de vie

mardi 4 juin 2013

Analyser et critiquer nos actions est source de progrès.

Dans le domaine médical, où cette analyse critique est indispensable, un argument revient souvent de façon péremptoire : « Toute critique est infondée, puisque l’espérance de vie augmente ».

Refus dialectique, et normativité proche de la naïveté, sont les traits dominants de ce type d’argumentation.

L’espérance moyenne de vie à la naissance est un indicateur sanitaire correspondant à la moyenne des âges des décès enregistrés au cours d’une année. Toute action qui diminue le nombre de morts prématurées ou qui retarde l’âge des morts non prématurées, influence positivement cet indicateur. Les actions sur les décès des jeunes (mortalité néonatale, accidents de la route, etc.) se répercutent immédiatement dans l’indicateur de l’année examinée. Inversement, les actions de protection maternelle, éducation sanitaire, hygiène, alimentation, vaccinations, etc., se répercutent avec un retard de plusieurs décennies.

L’erreur la plus grossière est de sous-entendre que les actions sanitaires sont les seules ou les principales sources de production d’années de vie. Plusieurs sociologues et démographes ont essayé d’évaluer la part de la médecine dans l’indicateur d’espérance moyenne de vie. Les résultats sont très divergents. La seule certitude est le gain de vingt ans, au moins, que l’on peut attribuer à la « révolution pastorienne » : vaccins, hygiène et antibiotiques.  Ensuite, il apparaît que les conditions de travail, de logement et de transport, le progrès social, l’éducation, et l’hygiène d’alimentation et de vie, ont joué un rôle très prépondérant.

Enfin, il convient de faire la part entre l’action médicale directe et son action indirecte. Certes, c’est bien la médecine qui a dicté certaines règles d’hygiène de vie et qui a établi les dangers du tabac. Mais aujourd’hui, l’éradication définitive du tabac n’est plus du ressort des médecins, alors qu’elle représente possiblement un gain de cinq années pour ce seul indicateur sanitaire. À titre de comparaison, toutes les actions conjuguées de la médecine sur les cancers cliniques, représentent un gain qui se mesure à peine en jours ou en semaines sur l’espérance moyenne de vie de toute une population.

En plus de sa misère dialectique, l’argument normatif de l’espérance moyenne de vie est décidément de bien peu de pertinence dans l’évaluation de nos actions médicales « directes » et « actuelles ».

DSM américain contre psychiatrie française

mercredi 29 mai 2013

A chaque sortie d’une nouvelle version du DSM [[1]], de nombreux psychiatres et psychanalystes français souffrent. Ils n’arrivent pas à accepter cette standardisation de leur discipline, orchestrée par des psychiatres et « chimiatres » américains soumis à Big Pharma.

En tant que clinicien, je me sens assez souvent concerné par leurs doléances ; mais, farouchement opposé à tout sectarisme, j’ai envie de jouer à l’avocat du diable.

Certes, je comprends la souffrance de certains de nos psychiatres français qui, avec l’arrivée massive des psychotropes, ont été progressivement catalogués de psychothérapeutes ringards, obscurantistes et anti-progressistes. Le marketing pharmaceutique sait, en effet, très bien utiliser cette marginalisation active, comme une arme à l’encontre des praticiens, de toutes spécialités, qui exhortent à trop de modération thérapeutique ou à trop de raisonnement clinique.

Cependant, à chaque lecture du DSM, je suis toujours agréablement surpris par le très bel exercice de réflexion clinique qu’il représente. Si l’on arrive à surpasser la nausée que provoque ce catalogue trivial de tous les travers de l’humanité, présentés sans littérature ni discernement, on doit reconnaître que l’analyse clinique est poussée. En regardant plus en détail, on doit admettre qu’il n’y a pas trop d’incitation à créer de « fausses pathologies », car les symptômes doivent être associés, durer assez longtemps, et provoquer un réel handicap social, pour que les diagnostics soient admis et posés avec certitude.

Ne peut-on pas voir la rigueur militaire de ce manuel américain comme une réplique exagérée à nos fantaisies européennes d’hier ?

N’oublions pas la réinterprétation extravagante des thèses freudiennes et leur dévoiement dans des pratiques sectaires. N’oublions pas la folie des dérives lacaniennes. N’oublions pas la sidération de nos penseurs devant le monopole intellectuel imposé par la psychanalyse dans les années 1960-1970, dans tous les domaines des sciences humaines et sociales. N’oublions pas la puissance du lobby psychanalytique, qui contribue, encore aujourd’hui, à marginaliser la psychiatrie française.

Et si les excès du DSM d’aujourd’hui n’étaient que la contrepartie des excès psychanalytiques d’hier. Et si les conflits d’intérêts étaient les mêmes des deux côtés de l’Atlantique : Big Pharma à l’ouest, lobby psychanalytique à l’est.

Et comme en France, tout est psychodrame, le débat serein tarde à s’établir…

Pourtant, un jour, il nous faudra bien admettre que les maladies intestinales et psychiatriques sont des maladies (presque) comme les autres, car les intestins et le cerveau sont des organes (presque) comme les autres. Tous deux soumis aux gènes, à la nutrition, à la culture, au stress, aux toxiques, à l’éducation, aux dérives du marché, et aux excès de la médecine.


[1] Manuel statistique et diagnostique des maladies psychiatriques.

L’erreur n’est pas toujours le médicament

jeudi 23 mai 2013

Le Thalidomide® et le Distilbène® font partie de ces gros scandales de l’histoire de la pharmacie qui ont provoqué un durcissement des normes des essais cliniques, des mises sur le marché, et de la pharmacovigilance.

Tous ces efforts louables portent toujours sur les normes de production et de surveillance des médicaments, en négligeant de critiquer les dérives de leur consommation et les fondements de leur prescription.

Les dérives sont habituelles. Même si les indications d’un médicament sont précises et limitées, le moteur marchand entraîne progressivement producteurs, prescripteurs et consommateurs à forcer la consommation au-delà des besoins. Pour agir sur les paramètres de cette dérive, le meilleur moyen est le dépistage des conflits d’intérêts.

Mais dans les deux exemples cités, c’est au niveau même du fondement de la prescription qu’il fallait poser les questions et évaluer les risques. Si le Thalidomide® et le Distilbène® ont généré de si graves handicaps sur plusieurs générations, c’est que nul médecin ne s’est interrogé sur le bien-fondé de la nécessité même d’un médicament dans ces cas précis.

Le Thalidomide® était destiné à limiter les nausées du premier trimestre de la grossesse. Malgré le constat d’inefficacité, nul prescripteur ne s’est posé la question sur la nature profonde de ces nausées, certes parfois inconfortables, mais toujours sans danger.

Le distilbène était censé lutter contre les menaces de fausse-couche, sans que nul ne s’interroge sur le taux quasi immuable de ces fausses-couches spontanées.

Nous savons aujourd’hui que les nausées du premier trimestre sont un pur produit de l’évolution, destiné à protéger l’embryon particulièrement vulnérable à d’éventuelles toxines alimentaires.

Nous savons que les fausses-couches spontanées sont un processus naturel d’élimination d’embryons et fœtus non viables, donc un choix naturel optimal pour l’espèce.

Prescrire un médicament, dans ces deux cas, n’était pas une aberration pharmacologique ; c’était un interventionnisme stupide. Certes, les médecins de l’époque ne le savaient pas…

Aujourd’hui, pourtant, nous voyons de nombreuses prescriptions où il est aisé de supputer une erreur fondamentale au niveau de la prescription elle-même, indépendamment des risques inhérents au produit prescrit.

Tous les traitements pharmacologiques de l’obésité se sont révélés  néfastes, sans aucune exception. Le bon sens suffit à comprendre qu’aucune chimie ne peut faire maigrir sans risques ; pourtant, la recherche pharmacologique continue dans ce domaine. Le bon sens devrait encore suffire à comprendre que les insomnies réelles, perçues ou virtuelles des séniors, ne sont qu’un processus naturel du vieillissement. Pourtant, la promotion de la mélatonine (une hormone) a déjà commencé activement dans cette indication. Etc.

Non, l’erreur n’est pas toujours le médicament : c’est son indication, c’est l’argument même de sa prescription.

Darwin avait prévu les morts nosocomiales

vendredi 17 mai 2013

Dans les grandes villes du Moyen-Âge, les Hôtels-Dieu avaient charge d’accueillir les plus déshérités : pauvres, impotents, vieillards et malades. On y soignait surtout l’âme, car les médecins et chirurgiens-barbiers préféraient exercer leur art en dehors de ces lieux de charité où les malades s’entassaient à trois ou quatre par lit.

Ceux dont la bonne constitution avait permis de survivre à la misère et à la famine, échappaient rarement à l’Hôtel-Dieu, car c’était le plus dangereux des foyers d’infection de la ville.

L’Histoire des épidémies nous révèle que les deux principaux facteurs de leur déclenchement sont, d’une part, une communauté humaine dont la concentration dépasse un certain seuil, d’autre part, un micro-organisme jusqu’alors inconnu dans cette communauté.

L’un des principaux facteurs de gravité d’une épidémie est le fort pourcentage de sujets fragiles au sein de la communauté atteinte, et l’un des éléments majeurs de sa  propagation est l’absence de diversité de ce groupe humain. Une communauté de nourrissons, de personnes de même métier ou de même mode alimentaire, de même pathologie, etc., offre une moins grande variété de réponses immunitaires susceptibles de ralentir l’épidémie.

Avant même de connaître l’existence des microbes, Darwin avait déjà fort bien compris et expliqué le caractère protecteur de cette diversité.

Les infections nosocomiales offrent un exemple de conjonction de facteurs aggravants : confinement hospitalier, spécialisation organique, communauté de pathologie, concentration de personnes fragiles, nouveaux germes résistants.

Depuis quelques décennies, les administrations ferment les petites maternités, les hôpitaux de taille moyenne et les services de chirurgie générale. L’hyperspécialisation et les quotas d’interventions conduisent au gigantisme hospitalier. Nourrissons, vieillards, cancéreux, sont concentrés en des lieux où augmente la fragilité humaine et où diminue sa diversité.

Dire que les infections nosocomiales sont un vrai problème sanitaire, en accusant les administrateurs de santé publique de n’avoir pas lu Darwin, serait une critique trop facile. Portons plutôt la dialectique sur la raison essentielle affichée par les administrations pour expliquer leurs choix : ce serait en ces lieux de grande expertise que la mortalité des patients concernés serait la plus faible.

Pourtant les chiffres globaux ne confirment pas ce point de vue. La mortalité néo-natale et maternelle avait atteint ses seuils les plus bas, bien avant la fermeture des petites maternités. La mortalité par cancers avait déjà accompli toute la baisse possible avant la cancérologie administrée et la concentration des centres de décision.

Les quelques morts, péniblement et coûteusement gagnées par cette nouvelle forme d’administration, sont déjà annulées par les morts nosocomiales.

Faute d’une diversité administrative, il ne nous reste que l’espoir d’en rester là.

Séniors, désormais tout est clair

jeudi 9 mai 2013

En quête désespérée de croissance, le gouvernement vient d’annoncer son intention de développer des secteurs prometteurs.

En tête de liste, se trouve le marché des séniors. Les arguments ostensiblement affichés sont leur nombre croissant, et surtout, leurs besoins de soins encore mal explorés.

Soigner les séniors, pour résoudre le problème de chômage chronique des juniors, n’est peut-être pas une mauvaise idée, même si elle n’est pas très porteuse de rêves…

Cependant, pour une réussite complète, il serait mieux que la grande majorité des séniors soit malade. Malencontreusement, une récente étude de l’UE affirme que les séniors se sentent le plus souvent en bonne santé. Il faut donc parvenir à médicaliser cette sensation (forcément erronée) de bonne santé ; ce que nous nous exerçons à faire depuis longtemps avec des réussites diverses.

Sachant que la vieillesse fut longtemps considérée comme une « oxydation » des cellules, on a prescrit des antioxydants pendant des années. Leur manque d’effet a fini par les faire tomber en désuétude. Le traitement de la ménopause, idée de génie pour médicaliser la moitié de la vie de la moitié de l’humanité, a dû être abandonné, car trop dangereux. Le thème de la ménopause fut habilement remplacé par celui de l’ostéoporose dont la prévention pharmacologique s’avère aujourd’hui totalement inefficace.

Quelques autres tentatives hormonales pour garder la jeunesse éternelle, comme la DHEA ou la testostérone, ont connu le même échec. La mélatonine est la nouvelle star hormonale pour soigner le sommeil des séniors, déclaré toujours déficient.

Le plus grand espoir reste la prévention très précoce de la maladie d’Alzheimer, dès la quarantaine, au moment où l’on égare les clés du placard.

Je ne parle pas de la liste interminable des correcteurs métaboliques dont les statines et les hypoglycémiants sont les derniers suspects d’inutilité définitive. Enfin, l’arrivée des télomères nous offre du rêve biologique à vendre pour de nombreuses années.

Désormais, tout est clair, il ne faut plus critiquer la médicalisation de cette bonne santé ; il faut la transformer en redressement productif, tout en évitant la délocalisation. Il faut donc préférer les services personnels et la gérontotechnologie à toute cette inutile pharmacologie très souvent d’origine étrangère. Mais il faut surtout que toutes ces prestations ne soient pas payées par les charges sociales des entrepreneurs et des salariés qui sont, précisément, les juniors que l’on veut aider. Sinon, ils risqueraient de s’expatrier, aggravant encore l’inversion de la pyramide des âges et le poids des prestations sociales…

Bref, médicaliser la bonne santé sans faire supporter cette médicalisation par la solidarité de ses rescapés sans emploi… La marge de manœuvre est étroite…